Par : Mónica Leiva | 8 juillet 2012 | initialement publié sur El Huffington Post
Je me souviens bien de ce jour. Je faisais visiter le vieux quartier fantasmagorique de la ville palestinienne occupée d’Hebron à un groupe de jeunes observateurs catalans. À un moment, un enfant d’environ huit ans s’approcha de nous et demanda aimablement d’où nous venions. "J’ai besoin de votre aide, s’il-vous-plaît", a-t-il dit. Comme devoir pour l’école, il devait peindre différents drapeaux du monde et il voulait qu’on lui peigne celui de l’Espagne et celui de l’Europe. Il ne bougea pas tant qu’il ne les avait pas. L’enfant a alors pris le papier sur lequel nous avions griffonné les drapeaux et s’est mis à quelques mètres devant nous, face au groupe. "Ce sont vos drapeaux ?", a-t-il crié. Il n’a même pas attendu un réponse.
Face à notre étonnement, il a mis le dessin en miettes et les a lancé avec furie sur nous en même temps qu’il, visiblement énervé, nous tournait le dos et qu’il partait en courant vers les petites allées qui jouxtent le contrôle militaire israélien de Bab el-Baladiya. Deux adultes ayant assistés à la scène se sont excusés du fait que l’enfant ait exprimé sa colère et sa frustration contre l’Occident, mais le message est bien arrivé, haut et fort.
La plupart des conflits du monde n’intéressent pas les sociétés démocratiques. Nigeria, Birmanie, Sud-Soudan, Somalie, Nord-Est du Pakistan, Thaïlande… Ce qui se passe là-bas, ça intéresse qui ? Des dizaines de milliers de civils meurent et souffrent à cause de la violence politique (et pour autant, évitable) depuis des lustres, des décennies, sans qu’ils arrivent à occuper 30 secondes dans nos bulletins d’information. L’indifférence sociale sur la dérive de ces conflits est telle, que nos dirigeants ne perdent pas leurs temps pour montrer une once de compassion. C’est ce qui arrive avec la dimension politique de la pauvreté, la santé environnementale, les pratiques interventionnistes ou le commerce des armes. La perte de centaines de milliers de vies est devenue un coût "acceptable" pour défendre notre mode de vie actuel et nos privilèges dans l’ordre mondial. Cela peut nous incommoder que ce soit ainsi, mais ce qui est sûr c’est que, comme société, nous ne faisons pas le nécessaire pour changer ça.
Un enfant palestinien passe devant un contrôle militaire israélien dans la ville cisjordanienne d’Hebron, devant un groupe de visiteurs européens. Photo : MÓNICA LEIVA, février 2003.
Dans son célèbre article de 1934, Cinq obstacles pour dire la vérité, Bertolt Brecht a écrit :"Si à notre époque il est possible qu’un système d’oppression permette à une minorité d’exploiter la majorité, la raison réside en une certaine complicité de la population, complicité qui s’étend à tous les domaines". Plus tard, il reste l’obscur XXe siècle avec ses guerres mondiales, ses génocides, ses massacres, ses épurations ethniques et ses idées dominantes. Plus tard, il reste aussi l’optimisme qui nous anima après la chute du mur de Berlin et la conviction de pouvoir garantir, enfin, la paix et la justice mondiale. Et toutefois, la réflexion du poète et dramaturge allemand est toujours pleinement vraie. L’unique modèle que nous croyons valide -celui de la démocratie libérale, celui des droits civiles et humains-, nous a laissé tomber. Le leadership mondial s’est montré incapable de mettre le holà sur notre penchant le plus vorace, à l’ascension de nouvelles idées dominantes, à la "banalisation du mal". Les peuples libres, nous nous sommes montrés incapables de protéger la valeur intrinsèque de la vie et, malgré le chemin parcouru, "l’unique choix possible pour l’homme" est toujours, comme disait Albert Camus, "entre être victime ou victimaire".
Certainement, tout n’a pas été rétrogradés dans les dernières décennies. Objectivement, une grande proportion de la population mondiale vit mieux qu’il y a 50 ans. Le transfert de pouvoir vers de institutions supra-individuelles a allégé la pression qui retombe sur chacun d’entre nous, a réussi quelques succès significatifs et beaucoup, rétrogradés; tout ceci au risque d’autoriser l’immunité morale (et, presque toujours politique) aux dirigeants. Au lieu de nous racheter, de nous sortir du paradigme de la Matchpolitik, la création de conventions et la délégation de pouvoirs ont crée un système favorable aux pouvoirs factices et aux comportements de rapaces. Dans l’actualité, avec l’ONU condamnée tacitement à l’inactivité, c’est l’OTAN -c’est-à-dire l’Occident; c’est-à-dire nous- qui joue le rôle de gendarme mondial continuant avec des scénarios majoritairement proches des critères de conduite morale.
Il est important de prendre conscience de cette vérité parce que souvent la vision européenne d’un ordre humain et politique juste et moral ne cesse d’être auto-complaisante. Pour cet enfant palestinien d’Hebron, qui se sait prisonnier de la géopolitique globale, notre complaisance avec la grande farce occidentale de déclarations grandiloquentes et politiques d’indifférence se traduit -assumée, comme elle l’est, par la liberté- par une attitude de complicité. Plus souvent quand elle vient accompagnée d’un germe de l’imposture. Sans aller plus loin, la démocratie espagnole [et française] s’est parfaitement accommodée aux régimes despotiques arabes -comme du despotisme israélien- avec lesquels elle a fait (et continue à faire) de formidables affaires, qui procurent des intérêts politiques et du travail aux Espagnols [et aux Français]. Le comportement moral de nos gouvernements et la conséquence que leurs actions ont sur d’autres peuples nous préoccupent-elles ? Si oui, alors ouvrons un débat public sur le rôle que nous voulons jouer en tant que société dans le monde. Exigeons la transparence sur les relations politiques, académiques, militaires, relatives à l’armement et au commerce réalisées depuis l’Espagne [et la France] avec des régimes non-démocratiques, ou avec des États (ou d’autres acteurs) qui ne respectent pas la légalité internationale en vigueur et les droits civiles et humains. Exigeons la vérité, parce que la vérité, pour incommodante qu’elle soit, nous sortira de l’avilissement moral dans lequel nous vivons et nous permettra de questionner les bonnes paroles de ceux qui nous représentent, en imposant une nouvelle culture de la responsabilité. Et si en dépit de tout nous décidons d’être des victimaires assumés, alors nous le serons et nous nous épargnerons les lamentations du désarroi. Jusqu’alors, il n’est pas étonnant que le citoyen qui souffre des conséquence de notre conscience morale anesthésiée nous blâme, avec raison, pour avoir choisi de vivre selon nos croyances et illusions au lieu de sortir de l’hypocrisie.
Traduit par : Aïda

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